LE CHEMIN DE FER DE BRUYERES A RAMBERVILLERS

 (Extrait de L'EST REPUBLICAIN DU 21/06/1899)


 Enfin ! le premier coup de pioche est donné à la construction de cette voie ferrée dont les études, qui parait-il, coûtèrent quelque six cent mille francs, durèrent près d'un quart de siècle, temps qu'il eut suffi à l'établissement du réseau français tout entier. Vingt-cinq ans ! car il y aura cela le jour où le premier convoi sera mis en route pour arriver à franchir les dix-neuf kilomètres qui nous séparent de la ville dont l'église compte cinq clochers et quatre sans cloches et chose inouïe !

C'est le chemin de fer fin de siècle à rebours et , si les travaux des autres lignes avaient marché du même train, le postillon à culotte collante et à chapeau rubané égaierait encore nos rue de ses joyeuses fanfares. Des balises, des jalons, des piquets, en a t-on planté, déplacé, replanté !

En a t-on mobilisé des sections, des ingénieurs, des sous-ingénieurs et des arpenteurs ! Et les réunions publiques, les adresses au chef de l'état, les lettres aux ministres, aux députés, aux sénateurs !... La gastronomie alliée à la trigonométrie, c'est charmant !

Outre le projet par la vallée de l'Arentelle, il y eut trois études par celle de Mortagne impliquant autant de tracés : l'un sous la forêt de Boremont, l'autre intéressant Vervezelle et le troisième Belmont.

C'est à ce dernier que l'on s'arrêta, de sorte que la ligne, en desservant Belmont, Brouvelieures, Autrey, Jeanmenil et Saint-Gorgon, ne nous met en relation avec aucun de nos villages de la plaine.

 Que nous font, au point de vue judiciaire, administratif et même commercial, ces localités dont les unes ressortissent à Saint Dié et les autres à Rambervillers ?...

Rien !..Tandis que, passant par l'Arentelle, le chemin de fer ralliait Grandvillers, Méménil, Viménil, Gugnécourt, Girecout, Dompierre, Nonzeville, Pierrepont, Destord, Bult, Padoux et Sainte-Hélène, soit douze communes appartenant à notre canton.

 Nous n'avons certes pas qualité pour discuter les questions stratégiques, encore moins pour les trancher, mais si la ligne eut suivi la vallée de l'Arentelle, elle ne fut trouvée, ce nous semble, beaucoup mieux à l'abri d'un coup de main, car se rapprochant d'Epinal, elle était couverte par les forts de cette place.

 Non seulement Bruyères demeurera, probablement, toujours isolé de ses villages de la plaine, mais ses rues ne seront plus sillonnées par ces nombreuses voitures, chargées de planches, dont les conducteurs nous laissaient une partie très appréciable de leur salaire; et sur les quais de notre gare on trouvera difficilement assez de bois pour façonner une paire d'échasses ou un manche à balai.

 Les trains seront plus nombreux, et , par tant ; les voyageurs : oui seulement combien n'entreront pas en ville qui préféreront se restaurer au débarcadère !....

En somme, nous ne récolterons que la fumée des machines, et les véritables favorisés seront le buffetier de Bruyères et le mastroquet du Neuf-Moulin.

 

Charles MATHIEU

 

(Extrait d'enquête d'utilité publique)